Tête à tête avec l’artiste Idan Wizen

Idan Wizen nous parle de sa collection Hinders

Nous avons tendance à penser que la société nous enchaîne, qu’elle nous impose des barrières, nous entrave et nous empêche d’être libres

Avec la collection Hinders, Idan Wizen nous parle de notre responsabilité vis-à-vis de nos enchaînements. Ses photographies nous montrent comment nous pouvons être aveuglés par nos problèmes quotidiens et comment nous arrivons à ignorer les chaînes qui nous enferment.  

Vous préférez lire que regarder une vidéo ?

Tête à tête avec l’artiste Idan Wizen

Bonjour, je suis Idan Wizen, artiste-photographe à Paris. J’ai créé la collection Hinders dont je vais vous parler dans cette vidéo.

 

Qu’est-ce que c’est Hinders ? Peux-tu nous expliquer le choix de ce titre ?

Hinders est une collection qui parle avant tout de la liberté. Hinders signifie en anglais “ entraves”. On a pris ce titre parce que l’on voulait parler des chaînes, souvent invisibles, qui nous empêchent d’être libres, de s’émanciper, de s’épanouir. Ce sont souvent des chaînes que l’on va s’autoinfliger, se mettre soi-même, sans forcément s’en rendre compte. J’ai voulu à travers une vingtaine de fresques de les mettre en exergue, les souligner et montrer comme chacun pouvait essayer de s’en libérer avec déjà, comme le premier pas, la prise de conscience de ces chaînes. 

 

Dans un monde où on blâme toujours la société, tu décides de reporter la faute sur nous-mêmes. Pourquoi ?

On est dans une société où il est très facile d’être victime. On va dire que c’est à cause de la société, à cause du contexte, à cause de plein de choses que l’on ne peut pas faire, que l’on n’est pas libre, que l’on est limité. Je n’y crois pas trop, je crois que justement on est dans une société relativement libre, on l’a rarement été autant : on est libre de voyager, on est libre de faire ce que l’on veut, on est libre d’être qui on veut, à quelques limites près. Et heureusement, et c’est normal. La plupart des entraves, en général, viennent de nous-mêmes : de la peur du regard des autres, de ce que les gens vont dire, de ce que l’on pense ne pas être capable de faire. Souvent, on est notre propre geôlier. On est celui qui se limite, on va souvent trouver des prétextes, dire que c’est à cause des autres, mais quand on regarde en profondeur, on sait que l’on peut le faire, que l’on a la possibilité de le faire. 

Ce que je voulais avec cette collection, c’est de parler au spectateur et lui dire qu’il est capable d’aller au-delà de ses peurs, de ses limites, de ses chaînes et qu’il est capable de les briser. 

 

Au fond, quel est le sujet principal de ces photographies ? La liberté ? 

Toutes ces photographies parlent de la liberté, liberté individuelle, mais il n’y a pas qu’une seule liberté, il en a plusieurs. La liberté au sens large, c’est un concept très beau, mais quand on va le mettre en pratique dans notre société, on a plein de libertés, qui vont d’ailleurs souvent s’opposer les unes aux autres. 

Je voulais souligner les différentes libertés : la liberté par rapport au travail, la liberté par rapport à son image et son estime de soi, la liberté par rapport à la société de consommation, la liberté par rapport à l’informatique, à la science, la liberté par rapport à la religion. On va parler de toutes ces différentes libertés, de comment on va réagir. 

Souvent, personne ne va se mettre des chaînes sur l’ensemble de ces libertés, on va se les mettre sur certains domaines, et chacun en fonction de son passé, de son vécu, de son éducation, va avoir des entraves, des chaînes qui sont différentes et qui lui sont propres. 

 

Où ont été shootées les photographies ? 

Il y a plusieurs photographies, il y a plusieurs scènes et certaines ont été réalisées dans mon studio à Paris. Pour les autres on a essayé de travailler en extérieur pour mélanger la lumière naturelle et la lumière artificielle et pour créer un univers différent – celui que vous allez voir sur la grande majorité des photos de la collection, où on est au milieu des champs. Pour ça on avait trouvé un lieu à côté de Fontainebleau, en grande banlieue parisienne, qui nous a plu par la grande luminosité qui se dégageait, par la structure et la nature du paysage et des champs qui convenaient parfaitement à cet univers onirique que l’on voulait mettre en place.

 

Pourquoi ce décor ? 

Pourquoi travailler dans les champs en extérieur ? Cela me permettait de donner une impression d’infini, de grandeur. En studio, on va toujours avoir des éléments où on est beaucoup plus limité sur les espaces. Je voulais parler du poids du monde qui pouvait peser sur chacun, dans son infinité, dans sa grandeur, à quel point chaque individu est tout petit. 

Pourquoi en champs ? Parce que l’on voulait que ça soit très intemporel, très universel. Au fond, les champs il y en a partout dans le monde, même si souvent les cultures changent, partout sur terre il y a des champs. Et puis, il y en a eu à n’importe quelle époque, en tout cas depuis très longtemps, et il y en aura certainement dans l’avenir. Donc c’était l’avantage d’avoir ce décor-là, parler d’universalité, d’intemporalité et pouvoir parler de manière générique de l’humanité, et pas forcément de notre société actuelle.

 

Que représentent les modèles ?

Les modèles pour moi peuvent représenter tout le monde et personne en même temps. Ils sont dans mon univers, dans mon imaginaire proches du héros ou, en tout cas, du héros imparfait, celui qui est au début de sa quête, qui se cherche, qui se développe, qui va affronter les différents périls. 

Ils sont, pour moi, dans l’image du roman ou de la littérature classique, ce héros tel que l’on pourrait le décrire en illustration. Ils représentent tout le monde et personne. Ils sont neutres, et en même temps on peut s’identifier à eux très facilement. 

 

Certains éléments ont été réalisés en post production. Pourquoi ce choix ? 

On associe souvent la photographie juste à une image de reportage, quelque chose qui est pris sur le moment et qui doit retranscrire la réalité. Pour moi, pas du tout. C’est une manière de dessiner, un peu à l’image des films aujourd’hui où on va créer un imaginaire grâce à la 3D, grâce aux effets spéciaux, grâce à l’incorporation. C’est un petit peu ce que je voulais faire pour cette collection. Je voulais parler de ce que j’avais en tête, de mon imaginaire, des scènes qui n’étaient pas forcément réalisables directement à la prise de vue, en tout cas pas avec les moyens que l’on avait. C’était difficile de trouver des quadruplets pour faire certaines photographies, c’était difficile de trouver un boulon géant de 12 m de haut et encore moins de le transporter. Beaucoup de choses n’étaient pas réalisables à la prise de vue, donc on a décidé de le faire un post production, de faire du montage quand c’était nécessaire, quand on n’avait pas le choix. Pour moi l’idée c’est d’apporter un sens, une image et de créer peut-être une petite dose de surréalisme et d’onirisme.

 

Peux-tu nous en dire plus à propos des tirages de cette collection ? 

Tous les tirages ont été réalisés sur le papier Hahnemühle Bamboo, je ne rentrerai pas plus en détail la-dessus, c’est un papier vraiment très texturé, très beau et qui mérite d’être vu en exposition. On va avoir des formats qui vont aller de 40 x 60 cm jusqu’au plus grand tirage qui fait 1m x 1m50, qui est une pièce unique. En tout pour tout, il y a 15 exemplaires de chaque photographie dans quatre tailles différentes. 

 

The drowning of consumption, shoes sauce

C’est une photographie qui a été réalisée en studio où on a pris le modèle et l’a mis au milieu de nombreuses chaussures que j’ai récolté autour de moi. Une prise de vue assez directe, mais qui était assez longue pour disposer les chaussures et pour les mettre en place. 

C’est une photographie qui parle bien évidemment de la surconsommation, principalement de la consommation compulsive dans laquelle on peut se noyer. C’est pour moi quelque chose de dangereux, dans lequel on peut s’enfermer, par notre société qui va nous pousser à paraître. Mais c’est à chacun d’être plus fort que ça, de s’en sortir et de consommer, bien entendu, mais avec intelligence et modération.  

 

Run worker, run!

En ce qui concerne le titre, c’était une référence un petit peu au film Forrest Gump avec Tom Hanks qui, je pense, tout le monde connaît (en tout cas, j’espère, sinon je vous invite à le voir le plus vite possible!). 

Parenthèse à part, c’est une photographie que l’on a réalisée dans les champs. Bien sûr le boulon n’était pas là, il a été rajouté en post production. Mais à part ça, tout est vrai : le ciel, le mouvement des cheveux, toute l’intensité, c’est comme si on y était. 

Elle fait clairement une référence à l’enfermement que l’on peut avoir dans son travail, en créant le lien entre le travailleur et parfois le hamster qui court dans sa cage

Comment peut-on sortir de ça quand on est malheureux dans son travail, quand on ne s’y épanouit pas, que l’on puisse en sortir, malgré la nécessité de travailler et l’absence, des fois, de solution. 

C’est toute une réflexion sur cette liberté : on est toujours libre de démissionner, de quitter son travail. Est-ce que l’on est réellement ? Dans les faits, c’est toujours plus complexe que les belles phrases qui nous disent que l’on est libre de faire ce que l’on veut. 

 

Just break it!

Just break it! c’est une photographie qui a été réalisée, bien évidemment, en post production, où on voit quatre fois le personnage féminin d’Hinders, où elle est en train de se battre avec sa propre image. Cette image est représentée par ces grands miroirs qui la surplombent, comme si c’était elle-même dans une dimension différente.

Pourquoi ? Parce que l’on peut s’apercevoir que quand on interroge les gens, leur propre image est beaucoup plus différente de celle que les autres perçoivent. On a toujours du mal à se percevoir, à se regarder tel que l’on est, aussi bien sur l’aspect physique d’ailleurs, que sur le plan de leur vie en règle générale, et sur ce que l’on est, sur ce que l’on a fait, sur ce que l’on a réalisé. Cette différence de perception est fondamentale, parce qu’en règle générale elle va nous guider vers des choix et souvent vers des choix erronés. 

L’idée de cette photo est de dire à chaque individu de pouvoir se détacher de cette image, de ce regard que l’on a sur soi qui est déformant, qui est biaisant et de pouvoir s’en libérer, en cassant les miroirs qui nous enferment. 

 

Quel est ton ressenti maintenant que tu vois ce projet réalisé ? 

Ce sont des photographies dont je suis très fier, que j’apprécie énormément et qui, j’espère, trouveront un public qui les appréciera autant que moi.

Ça n’a pas toujours été très simple, on a eu pas mal d’imprévus, que ça soit sur les prises de vue en studio, que ça soit en extérieur, même quand on s’aperçoit en post production que l’on avait certaines idées, on pensait que tout allait marcher parfaitement, et puis on s’aperçoit que c’est beaucoup plus compliqué, que c’est plus d’heures que prévu. On a eu d’ailleurs six mois de retard par rapport au planning initial sur la post-production. 

C’est un projet dont je suis fier, dont je suis heureux, et que je serai fier de présenter dans des expositions à venir. 

 

Cette collection aura-t-elle une suite ?

Non, il n’y aura pas de suite. Quand je crée un projet j’aime qu’il ait un début, un milieu et une fin. Pour moi, l’histoire sur la liberté individuelle a été racontée telle qu’elle et elle me convient bien. Par contre, j’ai d’autres travaux en cours sur d’autres projets, d’autres photos qui se rapprochent de la fresque, peut-être encore plus travaillées, plus complexes, qui sont encore en phase d’écriture, qui seront bientôt en phase de production. 

Je vous donne déjà un petit titre : ça va s’appeler We Tomorrow

 

Pour voir plus d’oeuvres : www.idan.fr