Tête à tête avec l’artiste Idan Wizen

Il nous parle de son projet Un Anonyme Nu Dans Le Salon

Rencontre dans son atelier parisien. Il nous présente sa démarche photographique, humaniste et engagée. Et plus spécifiquement son projet Un Anonyme Nu Dans Le Salon, un travail artistique qui souligne l’unicité, la beauté et la diversité du genre humain. 

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Tête à tête avec l’artiste Idan Wizen

Rencontre dans son atelier parisien. Il nous présente sa démarche photographique, humaniste et engagée. Et plus spécifiquement son projet Un Anonyme Nu Dans Le Salon, un travail artistique qui souligne l’unicité, la beauté et la diversité du genre humain. 

 

Est-ce que tu pourrais nous expliquer ce qu’est Un Anonyme Nu Dans Le Salon ?

Un Anonyme Nu Dans Le Salon c’est un projet d’art que j’ai commencé il y a maintenant plusieurs années où je photographie différents individus dans le plus simple appareil, nus, pour essayer de montrer d’un côté leur unicité et de l’autre la diversité. J’ai photographié aujourd’hui plus de 2000 personnes sur les différentes collections. Des photos esthétisantes, sans vulgarité, sans pornographie, et qui vont être les plus authentiques possible vis à vis de chaque individu. 

 

Qu’as-tu cherché à exprimer via ces travaux photographiques ?

Quand j’ai commencé le projet, ça s’articulait autour de trois idées principales. La première c’était la place de l’esthétisme : je voulais montrer des individus, des êtres, des corps, plus jeunes, plus vieux, plus maigres, plus ronds, différents en tout cas de ce que l’industrie de la mode, de la pub nous habitue à voir au quotidien. Montrer les corps qu’on ne va pas forcément voir dans les magazines, sur les affiches de pub, et montrer que par leurs différences, par leur unicité, ils peuvent être beaux différemment, autrement, qu’avec des mensurations parfaites. Ils peuvent être beaux par un regard, par un sourire, par une attitude, par une expression. Montrer que le beau est dans l’œil de celui qui regarde, et pas dans des dictâtes de mensurations. 

Le deuxième point sur lequel je voulais travailler, c’était la place de la pudeur. On était, il y a dix ans, dans une société, qui, déjà à l’époque, allait vers deux extrêmes : d’un côté de plus en plus de pornographie omniprésente, non sollicitée, que ça soit sur les kiosques à journaux, ou sur internet ; et d’autre côté un regain puritanisme, où le corps est diabolisé, mal vu, exclu des réseaux sociaux, alors qu’il était toujours présent dans l’histoire de l’art. Je voulais entre ces deux extrêmes remontrer une nudité saine, sans érotisme, une nudité plus naturelle, celle avec laquelle, en général, on naît et on peut être toute sa vie, une nudité qui ne choque pas, juste celle qui décrit le corps. Je pensais que c’était le cas il y a dix ans, je pense que ça l’est encore plus aujourd’hui avec le regain de puritanisme très présent. Je voulais donc proposer à chacun de venir, d’oser, de défier un peu les codes, les tabous, et d’oser assumer, d’exposer leurs corps dans le plus simple appareil

Le troisième point, c’était une réflexion sur l’attirance, sur ce qui nous plait chez un être, quand on le sort de tout contexte socio-culturel. Quand j’étais adolescent, on avait beaucoup de posters de groupes de musique, de mannequins, d’acteurs, et on s’identifiait à eux. L’autre type de la photo qu’on a souvent chez soi c’est de la photographie de famille. Dans ces deux cas, on a une photo très figurative, qui nous décrit quelqu’un tel qu’on connaît. Ici, je voulais avoir une démarche un peu inverse : je voulais qu’on puisse rêver, qu’on puisse s’imaginer un être sans aucune information sur lui ou sur elle. On a ni son nom, ni sa profession, ni son milieu, ni son âge, ni ses vêtements, qui nous positionnent socialement, ils ne sont jamais neutres. L’idée c’était vraiment de pousser l’absence d’information au maximum, laisser le spectateur, le collectionneur de la photographie, rêver, imaginer derrière qui pourrait bien être cette personne. 

 

Dans le projet, on peut voir de nombreux univers totalement différents. Est-ce que tu peux nous en dire plus ? 

Au fil des années j’ai voulu continuer le projet mais le faire évoluer sur le plan graphique, esthétique, rajouter un sens à chaque collection. Année après année, vous avez de différentes collections, avec un style graphique différent, avec des images différentes, qui reprennent les mêmes idées, le même concept : un individu où une seule photographie est choisie, pas de casting, pas de retouches, mais qui me laissent mettre en place des décors et des univers différents. 

Chaque univers doit me permettre de m’exprimer en tant qu’artiste, d’ajouter une réflexion sur la société actuelle, et puis de ne pas faire pendant dix ans le même éclairage, la même lumière, la même photographie, et de pouvoir changer, et de proposer aussi autre chose aux collectionneurs. 

 

Avoir l’idée, c’est une chose. Entreprendre en est une autre. Peux-tu nous raconter ta première séance ? 

La première séance c’était un peu par hasard, j’étais tout jeune, je sortais tout juste de mes études, je commençais dans la vie active, je n’avais pas encore de studio photo. Je me souviens avoir recherché un endroit où je pouvais photographier les premières personnes, et on a terminé dans le salon des parentes d’une amie, pendant qu’eux-mêmes n’étaient pas au courant, et en week-end. On a pu faire les premières photographies là-bas. Les premières personnes, c’étaient les gens qui m’ont fait confiance, des amis, des amis d’amis, qui sont venus par le bouche à oreille, alors que j’avais pas grand chose à montrer (je sortais tout juste de mes études), et qui sont venus me faire confiance, qui ont osé de se mettre à nu devant mon appareil et c’est là où j’ai pu faire les premières photographies. Ensuite, rapidement elles ont plu, j’ai eu de la chance d’avoir de plus en plus de gens qui voulaient venir poser. 

 

Aujourd’hui, comment trouves-tu tes modèles ?

Aujourd’hui ce sont plutôt les gens qui viennent me trouver via le site internet, ils entendent parler de nous via les expositions, via le bouche à oreille, via les réseaux sociaux. L’idée est qu’ils s’inscrivent directement sur le site, ils choisissent leur créneau horaire, décident quand ils veulent venir et j’en sais pas plus sur eux. Quand on ouvre la porte du studio, c’est là qu’on les découvre, leur nom, leur âge, leur profession, leur histoire, les raisons qui les poussent à venir, ce qui me permet à chaque séance qu’elle soit unique, différente, où je vais essayer de faire une photographie qui va répondre à chacun. 

 

D’où vient LE titre : Un Anonyme Nu Dans Le Salon ? 

Le titre Un Anonyme Nu Dans Le Salon, c’était pour moi la finalité du projet : acquérir chez soi une œuvre d’une personne qu’on ne connaît pas, d’un anonyme, et de l’exposer dans son salon. On m’a souvent demandé “Pourquoi dans le salon ?” Parce que quand j’ai commencé le projet, j’étais un étudiant à Paris et comme plupart des étudiants à Paris, on vit dans une pièce qui fait salon, chambre à coucher, cuisine, salle de bain, toilette, à cause des prix des loyers, et qu’on n’avait pas d’autres pièces. Dans ma tête, c’était le salon LA pièce globalement. Aujourd’hui on peut poser l’œuvre dans la pièce qu’on souhaite, voire en poser plusieurs dans chaque pièce. 

 

Et toi, tu as également posé ?

Le principe du projet est que c’est anonyme, donc peut-être, peut-être pas. Allez vous balader sur le site, allez regarder, vous verrez bien si vous me reconnaissez ou pas. 

 

Et tes proches ?

Il y en a certains qui ont décidé de venir dès le début, d’autres qui ont mis beaucoup plus de temps. Le rapport que j’ai eu à eux c’est très intéressant, car c’est toujours quelque chose de plus compliqué quand on connaît la personne, mais j’ai toujours été flatté qu’ils osent venir se livrer à moi, à vaincre leur pudeur, leur complexes. C’est quelque chose qui varie beaucoup selon les individus : il y a les gens qui ont mis beaucoup de temps à oser le faire, d’autres qui ont été toujours partants. Il n’y a vraiment pas de règle dessus. 

 

Où est-ce que tes photographies ont été exposées ?

On a eu de la chance d’avoir de différentes expositions, à Paris bien entendu, là où le projet a eu lieu, mais également aux Etats-Unis, à New York, à Miami. On était exposé à Osaka, dans pas mal d’endroits, dans des galeries, dans des lieux publics. C’était à chaque fois des grands moments, parce que pour moi la finalité d’un projet d’art c’est de faire des expositions, c’est ce que je trouve magnifique. 

Je crois que j’ai un souvenir assez ému d’une exposition à Arles, pour les Carrières de Lumière, où j’ai eu la chance de voir mes photographies projetées en grand dans d’anciennes carrières de pierre de six mètres de haut. Pourtant c’est des photographies que je connaissais, mais j’ai eu de la chance de les redécouvrir, de les voir autrement. Rien que d’y penser encore, je reste le souffle coupé. 

 

Parmi toutes ces photos, as-tu des préférences ? 

Difficile à dire, parce que j’ai quand même photographié plus de 2000 personnes. Il y en a beaucoup que j’aime particulièrement. Je les aime à la fois pour l’esthétisme, pour le graphisme, mais aussi parfois pour des histoires de modèles, mais je suis le seul à savoir, je ne les dévoile pas. 

J’aime bien me référer non pas à celles que j’aime, mais à celles qui étaient aimées par mes pairs. J’ai pas mal de photographies qui ont eu de la chance d’être sélectionnées dans des concours, qu’ont été primées, qu’ont été reconnues. Le fait que ça soit pas moi qui les aime, mais le jury professionnel me touche particulièrement et je les aime d’autant plus. 

 

Tu travailles toujours sur ce projet ?

On continue aujourd’hui de photographier au studio, même si je travaille sur d’autres projets artistiques. Il y a régulièrement des plages ouvertes pour les séances, et le projet continue, non seulement sur la production des œuvres, mais également sur les expositions, qu’on va continuer à exposer dans différents lieux, dès que possible. 

 

Que conseilles-tu aux personnes qui découvrent le projet ? 

Si vous découvrez le projet aujourd’hui, je vous dirais de prendre le temps. Dans notre société où tout va vite, où on essaie de tout regarder rapidement, c’est difficile de regarder dix ans de travail en quelques minutes. Je dirais d’aller prendre le temps de regarder chaque photographie avec attention, mettre cinq, dix, quinze secondes par photo. Prenez le temps de regarder les détails d’une courbe, d’un sourire, d’un regard, de vous laisser aller. Passez à la suivante, prenez le temps, revenez sur la précédente.

Souvent je crois, mais c’est vrai globalement, pas que pour mes photos, on prend pas assez le temps de regarder assez une œuvre d’art, de s’immerger dedans, dans l’ambiance, dans l’univers et de se laisser toucher.