Tête à tête avec l’artiste Idan Wizen

Idan Wizen nous parle de la place de la nudité dans l'histoire et dans l'art

A l’heure où la nudité est proscrite des réseaux sociaux, et où les mouvements libérateurs comme “Free the nipple” s’y opposent farouchement, la société a du mal à se positionner sur la place du corps. Pour nous éclairer, rencontre avec le photographe Idan Wizen, spécialisé dans le nu artistique.

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Tête à tête avec l’artiste Idan Wizen

Bonjour, je suis Idan Wizen, artiste à Paris. J’ai fondé il y a plus de dix ans le projet Un Anonyme Nu Dans Le Salon, où plus de 2000 personnes différentes sont venues poser nues dans le cadre de ce projet. 

 

Qu’est-ce que ça fait d’être un photographe de nu artistique dans la société actuelle ? Ça ne doit pas être facile sur les réseaux sociaux ? 

Aujourd’hui, être un photographe de nu artistique, c’est pas forcément simple. On est très vite catégorisé en tant que pornographe, ce qui ne fait pas forcément plaisir, quand c’est pas ce qu’on fait. On est très vite très censuré, en premier lieu sur les réseaux sociaux. 

La censure ne fait jamais plaisir, du point de vue d’image, de communication. Ça rend les choses beaucoup plus complexes, on essaie de trouver des subterfuges divers et variés ; et puis, surtout on a un sentiment d’injustice. On est pas censuré par rapport à ce qu’on fait, mais par rapport aux algorithmes, qui, dès fois, se trompent totalement, des intelligences artificielles qui sont très loin de la réalité. 

Surtout qu’en même temps, on reçoit en permanence du spam pornographique, ça fait mal à chaque fois qu’une image est retirée, censurée, alors qu’on essaie de respecter au maximum les règles extrêmement strictes, extrêmement puritaines des réseaux sociaux.

 

Mais dans le monde d’art, la nudité ne pose pas de problème ?

Ça pose de plus en plus de problème, et on voit que le nu est de plus en plus catalogué, pas uniquement sur les réseaux sociaux. On le voit sur les plateformes de ventes en ligne, dans des festivals, concours photo, dans des expositions. C’est assez paradoxal, mais il y a un recul par rapport à ça, alors que le nu a toujours fait partie de l’histoire de l’art. 

On le ressent énormément par l’idée, la volonté à chaque fois de se protéger des autres. Sur les plateformes de ventes en ligne, le problème ce n’est pas qu’il y ait sur la plateforme, mais qu’ensuite on soit mal catalogué par Google, par Facebook, que le site ne ressort plus dans les algorithmes. 

C’est à chaque fois la censure, ce que tout le monde va dire, c’est que ça ne dérange pas la personne qui censure, mais que c’est à cause des autres, donc qu’elle est obligée d’y être contrainte.

 

Dans notre société, le rapport au nu est compliqué. Ça a toujours été le cas ?

Si on reprend de point de vue historique, on prend toute l’époque de l’homo sapiens dans son intégralité, ce qui est amusant de voir ce qu’il était à 70-75% de temps totalement nu. C’est à l’époque de paléolithique où on met des premiers vêtements, principalement pour lutter contre le froid, plus que par pudeur. 

Après les vêtements viendront en outil de différenciation sociale, dans les classes, seront utilisés dans des premiers rites religieux. Mais la pudeur vient bien plus tard, après plus de 130 000 ans d’humanité. 

 

Et ailleurs, quel était le rapport à la nudité ?

Dans de nombreuses cultures, à de nombreuses époques, le rapport à la nudité est beaucoup plus simple qu’en dernier millénaire ou les deux derniers millénaires en Europe. Ce qu’on connaît facilement c’est la Grèce antique là où la nudité était beaucoup plus appréciée : les athlètes faisaient les Jeux Olympiques nus, dans l’Egypte antique aussi, c’était quelque chose de tout à fait normal. Mais plus éloigné de nous en terme géographique, et plus récemment dans l’histoire, on peut le voir au Japon, par exemple. On est souvent persuadé que c’est une culture très pudique. Cette pudeur est arrivée avec l’arrivée des américains assez récemment, et auparavant la nudité était quelque chose d’assez normal. 

Il reste quelques endroits où la nudité est un peu mieux acceptée qu’en France : dans les pays scandinaves, par exemple, où les bains publics sont quelque chose qui ne dérange personne. 

 

Le nu, bien qu’artistique, est-il forcément érotique ? 

On peut voir que le nu dans notre société est souvent catalogué comme quelque chose d’érotique, mais il a été souvent un outil de contestation. Un outil pour faire peur aux autres dans les sociétés. On peut le voir récemment avec l’exemple des Femen, qui se servent de cette nudité pour contester. Mais même dans la Grèce antique, les soldats combattaient nus pour effrayer leur adversaires. On l’a vu aussi dans l’URSS, où dans la révolution bolchévique, il y a eu des manifestations nues, pour lisser les classes sociales.

Le nu est beaucoup vu aujourd’hui comme quelque chose d’érotique, alors qu’en fait c’est un état naturel et sa libre interprétation revient au spectateur et au contexte.  

 

Le nu, a-t-il toujours fait partie de l’histoire de l’art ?

Le nu a toujours été présent dans l’histoire de l’art. On peut le voir dans la Grèce antique, où les sculptures dépeignaient les dieux, et où la nudité ne choquait personne, ne dérangeait personne. On a pu le voir également sur de nombreuses fresques religieuses, où le nu a toujours été présent. Et même sur des époques plus récentes, dans des pratiques de la peinture très académique, dans la représentation du corps. 

En fait, le nu est aujourd’hui beaucoup vu comme quelque chose d’érotique, de sensuel – c’est avant tout l’état naturel de l’homme. Et pouvoir dépeindre dans cet état naturel, c’est pouvoir représenter l’humanité dans son ensemble. Ça a été une grande recherche d’artistes au cours de différents siècles. 

 

Nudité, religion, ça n’a jamais fait bon ménage, non ?

Encore aujourd’hui, on imagine beaucoup la religion s’opposer à la nudité. Il y a toujours eu un rapport complexe. Ça n’a toujours été le cas, et ça n’a pas été le cas dans toutes les religions. On a tendance à voir les religions au sens large, mais la principale problématique c’était les religions monothéistes, et le rapport de l’Église vis à vis du nu. Pensez aux différentes fresques des églises qui ont été peintes, repeintes, aux feuilles d’olivier qui ont été rajoutées à des statues. Avec, en fonction des siècles, des avis qui divergent sur ce qui est montrable, ce qui n’est pas montrable, ce qui doit rester dans les canons de la décence, et ce qui ne le sont pas. 

 

Y a t-il une différence de perception entre le nu dans les arts classiques, tels que la peinture et la sculpture, par rapport à la photographie ? 

La photographie, et principalement la photographie du nu, n’ont jamais eu le même statut que la peinture et la sculpture. La photographie représente forcément un réel, alors que la peinture et la sculpture sont, malgré tout, de libre interprétation. 

Ce réel dans la photographie dérangeait. On était loin des canons du nu, qui étaient censés représenter au fond le divin. Alors que là on était dans la représentation du nu de l’humain. 

Ça a toujours plu et dérangé. Plu, parce que rapidement, dès la première photographie, le nu s’impose comme la photographie érotique et à juste titre. On faisait de la photo du nu plus pour de l’érotisme qu’autre chose. Bien sûr ça dérangeait les mœurs et les bonnes consciences, et rapidement, dans plein d’endroits elle a été interdite et même proscrite. 

Encore aujourd’hui, la manière avec laquelle on peut rapidement dépeindre et capturer le réel avec la photographie dérange davantage que sur la peinture et la sculpture, effectivement. 

Cependant, et cela dit encore une fois, avec de la photographie, comme dans tout art, c’est avant tout un moyen d’expression, et la photographie peut aller bien au-delà que la représentation simple et stricto sensu du réel. 

 

On est dans une société de plus en plus libre, y compris sur le plan sexuel. On doit quand même voir des progrès sur l’acceptation de la nudité, non ?

C’est, je crois, un grand paradoxe de notre société actuelle c’est qu’elle fait un grand écart : on a d’un côté une pornographie omniprésente, non sollicitée et avec une libération apparente des mœurs ; et en même temps on a un regain de puritanisme, où la nudité est censurée, elle est mise de côté, elle est devenue un tabou. C’est-à-dire que moralement, on régresse sur le plan de la liberté individuelle et on a tendance à beaucoup plus juger. Et puis, comme contre n’importe quel ordre moral, on a un système alternatif qui, pourtant, est de plus en plus présent et gagne du terrain. 

 

D’où vient ce regain de puritanisme ?

D’où il vient, c’est difficile à expliquer. Je crois que c’est un peu une évolution des mentalités, des consciences. Est-ce que c’est un regain de religiosité ? Est-ce que c’est beaucoup dans la peur de l’autre et la vulnérabilité transmise par le nu ? En tout cas, c’est flagrant. Sur les plages, par exemple, où les femmes, il y a encore quelques décennies, pouvaient faire du sein nu sans se poser la moindre question. Pratique qui est aujourd’hui très compliquée, bien au-delà des problèmes sanitaires, elle est surtout compliquée par le regard de l’autre. 

Les espaces naturistes sont en voie de disparition, ils ne sont plus fréquentés, parce que c’est quelque chose aujourd’hui que les jeunes fuient, alors que dans les années 70 c’était un espace de liberté, un espace où on pouvait être soi-même, et pas forcément un lieu de perdition sexuelle.  

 

Alors pourquoi trouves-tu que la pornographie est de plus en plus présente ? 

En même temps que ce regain de puritanisme, on se retrouve aujourd’hui avec une pornographie non sollicitée, non désirée, extrêmement présente, et en plus, qui est de plus en plus violente. 

Je m’explique. Il suffit de regarder sur les kiosques à journaux à Paris, par exemple, où on va voir une image d’une femme lascive, vaguement cachée par deux petites étoiles sur les tétons. Je crois que si les petites étoiles cachent les tétons, elles ne cachent pas la lascivité, l’attitude. Et tout ça à la vue de tous les enfants, de n’importe qui qui peut passer. 

Sur internet, malgré des efforts, des fois constants de nombreuses plateformes, on se retrouve régulièrement spammés avec de la pornographie sur les réseaux sociaux etc. Il y a un besoin derrière, certes, économique, qui va pousser à un marketing très agressif, qui peut être dérangeant. 

L’autre point c’est du contenu pornographique qui est regardé, désiré. Ce qu’on peut voir c’est que ce sont des contenus pornographiques qui tendent de plus en plus vers la violence, comme s’il y avait quelque chose d’exutoire dedans, par rapport à notre société qui nous opprime énormément. Comme si plus le fait que la pornographie soit mal vue, mal cataloguée, poussait les gens à regarder, à aimer une pornographie de plus en plus extrême, des fois presque malsaine. 

 

Et toi, pourquoi as-tu souhaité faire du nu artistique ? 

Quand j’ai commencé le nu artistique, j’avais aucune vision de sensualité ou de l’érotisme de la personne. Pour moi, le projet Un Anonyme Nu Dans Le Salon, l’idée était de dépeindre l’humanité, mais de sortir chaque individu de son contexte socio-culturel. Or, nos vêtements nous positionnent, ils ne sont jamais neutres. On croit ou pas les choisir, ils nous définissent, ils définissent notre génération, notre classe sociale. Ils disent beaucoup d’informations sur nous. En les retirant, je voulais laisser l’opportunité au spectateur de regarder l’être presque dans l’absolu, sorti d’un contexte. C’est jamais totalement vrai, il y a encore des coupes de cheveux, des expressions, qui font qu’on va pouvoir plus au moins positionner un être dans une époque, dans un contexte, dans une classe sociale. Mais j’essaie de donner le moins d’indices et d’extirper au maximum l’être de son milieu. 

 

Ta collection Pandemonium n’est pas sans rappeler la peinture classique. Peux-tu nous en parler ? 

Dans la collection Pandemonium j’ai voulu souligner quelque chose qui m’a beaucoup amusé par rapport à l’époque de la Renaissance – nos mœurs sont vraiment à l’opposé sur plein de points : la libération sexuelle, la liberté de son corps. En termes de droit, on a énormément évolué, on est presque à l’opposé. Et pourtant il y a un centre de symétrie : quelque chose qui n’a pas évolué, c’est le rapport au fait de poser nu. C’est quelque chose qui, dans la société actuelle et dans la société de l’époque, était dans tous les cas toléré, mais pas forcément bien vu, pas totalement accepté.    

Encore aujourd’hui, on ne va pas être neutre vis-à-vis du chef d’entreprise ou un politique qui va poser nu, on va avoir un regard, un jugement, ça va faire parler les médias. C’était à peu près la même chose dans les époques plus classiques, où ce n’était pas forcément les personnes de pouvoir qui allaient poser nues. Donc il y a toujours un jugement vis à vis de la nudité, vis à vis de cette liberté, qui devrait être une liberté fondamentale. 

Ce qui me plaisait avec la collection Pandemonium, c’est de reprendre tous les codes de la peinture classique en positionnant des modèles d’aujourd’hui et faire un parallèle entre ces deux époques, où elles sont posées mieux qu’en point central de symétrie, où on a encore le rapport à la nudité.  

 

Dans ta collection Backstage, tu dis t’inspirer des années 50-60. Qu’est-ce qui t’a plu dans cette période ? 

Ce que j’ai beaucoup aimé dans les années 50-60, que j’ai pas connu, malheureusement… J’aurais plutôt aimé naître dans une époque différente. C’est l’époque où les tabous étaient vaincus un à un, où on a eu des artistes, des avant-gardistes qui ont osé remettre en cause les modes de pensées, les grilles de lecture pour proposer une société plus libre, plus ouverte. Et où le corps, la nudité, la libération sexuelle en font partie.

Ce qui m’a plu dans cette collection, c’est l’hommage à ceux qui ont cassé les frontières de l’interdit à cette époque-là. 

 

Quel message as-tu envie de faire passer aujourd’hui ? 

Ce que j’ai principalement envie de dire, c’est que la nudité doit être une liberté individuelle, elle n’a rien de choquant. Un corps nu c’est un corps à l’état naturel. Et que la nudité ne doit pas être systématiquement associée à l’érotisme, pornographie. Ça peut l’être, mais pas forcément. 

Je pense profondément que voir un sexe masculin, féminin, une paire de seins, une paire de fesses ça n’a jamais traumatisé qui que ça soit, à l’heure où on est habitué de voir les images extrêmement violentes et négatives dans notre société. C’est un peu le paradoxe. J’ai l’impression que c’est plus facile aujourd’hui de montrer des images de grande violence, plutôt que de montrer un corps nu.

Ce que j’ai envie de dire, c’est d’accepter le corps à l’état naturel de l’homme et de pouvoir l’aimer dans son état premier. Ma conviction profonde c’est que pour aimer l’autre, il faut s’aimer soi-même, mais qu’il faut être capable d’aimer l’humanité telle qu’elle est authentiquement et naturellement. 

 

Choisir une œuvre d’art à mettre chez soi, ce n’est jamais neutre. Qu’est-ce que cela dit de la personne qui expose un nu dans son salon ? 

Je crois, que les gens qui exposent un nu dans leur salon, en tout cas parmi mes nus, car le nu peut signifier beaucoup de choses, mais dans le cadre du projet Un Anonyme Nu Dans Le Salon, c’est avoir envie de dire que la nudité elle est belle, l’humanité est belle, et que le lien entre la nudité et la pornographie n’est pas là. On peut regarder un corps, un être par la beauté de ses formes, sans vouloir le désirer sexuellement, sans avoir un fantasme malsain. On peut apprécier l’esthète de chaque être, et de se sentir libre et aller au-delà du jugement de l’autrui, se battre pour des convictions.  

Voilà ce que je pense la dessus. 

 

Pour voir les œuvres : www.nude-in-the-living-room